• Freddy COUDERC

LE DROIT D’AFFOUAGE ET LE PROBLÈME DU BOIS DE CHAUFFAGE AU XVIIIème DANS LA CEVENNE ARDÉCHOISE

Au XVIIIème siècle, dans un froid glacial et neigeux, sous le souffle de la burle, les hivers du village de Montselgues situé à 1020m d'altitude étaient terribles et souvent mortels pour ses habitants.


La permanence des tourbillons de neige sur la terre gelée empêchait le plus souvent de distinguer quoi que ce soit: on ne reconnaissait ni les arbres, ni les chemins, ni les murs et très vaguement les maisons. Dans celles-ci, bien souvent, seule la grande cheminée de la cuisine fonctionnait en continu et assurait pour les gens et leurs bêtes un semblant de confort (la température de la pièce dépassait rarement les 10 degrés). Disposer de bois en quantité suffisante était donc central et vital pour ses habitants et leurs bêtes. Ce village entouré de bois de toutes sortes (surtout de sapins) pouvait en toute logique s'assurer d'un bois de chauffage suffisant pour les périodes de grand froid. Cet approvisionnement était pour ses habitants et pour leurs bêtes une question de survie.


Mais au XVIIIème Siècle, tout n’était pas si simple, car la majeure partie des bois appartenait soit aux nobles tel que le Marquis de Chambonas seigneur haut justicier, soit à Messieurs les religieux du Monastier propriétaires de vastes domaines par donations. Ainsi, même ramasser simplement du bois mort sur ces terrains relevait pour partie du fameux droit d’affouage, l’origine de ce terme venant du vieux français «affouer» signifiant chauffer.


Il fallait alors pour les habitants une autorisation verbale ou une autorisation écrite pour ramasser du bois mort ou couper du bois. Ces autorisations étaient données à titre gratuit ou le plus souvent en échange de quelconques services. Ce privilège n’avait rien à voir avec la "censive" (Concession d'une terre contre le paiement d'un "cens") et constituait un « plus ».


Censive du Marquis de Chambonas: (Document personnel):

Ceux qui n’avaient pas la chance de posséder un bois et qui sans autorisation ramassaient ou coupaient des morceaux de bois, risquaient le plus souvent une contravention, souvent modérée. Ils avaient également dans la plupart des cas l’indulgence des tribunaux, car les procès, beaucoup trop fréquents à cette époque, revenaient très cher.


A l’approche de la Révolution, les nobles propriétaires ou la commune devenaient plus raisonnables et réalistes sur ces problèmes d'affouage. Même si le village est resté pour partie royaliste, cela a certainement contribué à calmer les abus des droits seigneuriaux. La modération dans les termes choisis pour demander de couper du bois pour le Marquis de Chambonas (Document personnel ci-après) en est une preuve:

A noter pour la petite histoire que le fils du Marquis, Scipion de Chambonas, fut le dernier Ministre des affaires étrangères de Louis XVI ; Franc-Maçon, libre penseur, très moderne pour son époque, il fut proposé au roi à ce poste par Monsieur de Lafayette. A noter également que, contrairement à d’autres régions, il n'y eut pas de révolte ni de conflit important, ainsi que le décrit fort bien l’excellent livre de Jean Nicolas « la rébellion Française »


Mais la Révolution de 1789 arriva et transforma une partie de ce droit abusif d'affouage: Le pouvoir fut donné au Maire des villages de posséder davantage de bois communaux et d'en distribuer des lots à ses administrés pour enfin permettre de se chauffer convenablement.


Ainsi, en 1792, le premier Maire de Montselgues Estienne Couderc réussit à satisfaire en grande partie les « demandeurs » de son village. Les maisons eurent enfin, sans trop de problèmes, l’assurance d’avoir suffisamment de bois de chauffage.


Mais si le droit d’affouage et les autorisations particulières des seigneurs ont depuis cette époque pratiquement disparus; la coupe, l’usage et le ramassage du bois mort dans les forêts de l’Etat sont toujours soumis à autorisation administrative. Toutefois, l’attribution de lot par la commune et l’autorisation de ramasser du bois mort ne concernent pas les forêts privées pour lesquelles les propriétaires sont soumis au régime prévu par l’article L222-5 du code forestier.


Le XVIIIème siècle est révolu et la course vitale pour trouver du bois de chauffage a donc pratiquement disparu. Les cheminées, même à Montselgues, sont désormais peu nombreuses. Les problèmes posés par les hivers particulièrement vigoureux se sont également bien atténués au fil des années pour différentes raisons. Mais les changements climatiques que nous traversons sont inquiétants et peut-être peut-on regretter les cheminées d’antan, toutes gorgées de bon bois.

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